Stand-up et droit d’auteur : voler une vanne peut constituer une contrefaçon
La série Drôle créée par Fanny Herrero et sortie en mars 2022 a mis un coup de projecteur sur le stand-up, cet art tout droit venu des Etats-Unis consistant pour un humoriste à se tenir debout (stand-up) devant son audience pour le faire rire. On pense à Ellen DeGeneres, Jerry Seinfeld, Dave Chappell, Chris Rock…
En France, le stand-up a été importé par Jamel Debbouze et le Jamel Comedy Club, Florence Foresti ou encore Gad Elmaleh, à qui succède la nouvelle génération emmenée par Bérengère Krief, Blanche Gardin, Fary, Vérino… Sans oublier une scène anglophone active avec notamment Sarah Donnelly, Sebastian Marx ou encore Paul Taylor.
Le stand-up est presque un art de vivre. Observer et faire rire.
Cela paraît simple de prime abord mais c’est justement tout un art qui mêle notamment intelligence, finesse d’esprit, maniement de la langue et talent créatif. Un art qui peut et doit être protégé.
Les humoristes rient jaune quand ils s’aperçoivent qu’une ou plusieurs de leurs blagues sont réutilisées par d’autres, sans leur autorisation. C’est le fameux « vol de vannes » évoqué dès l’épisode 2 de Drôle.
C’est un fléau dans le monde du stand-up et certains ont été catalogués comme pilleurs à l’instar de Robin Williams (qui envoyait des chèques de plusieurs milliers de dollars aux humoristes qui se plaignaient d’avoir été copiés) ou Gad Elmaleh qui a reconnu s’être fortement inspiré de Jerry Seinfeld au point d’être présenté comme contrefacteur par la chaîne YouTube CopyComic.
En 2019, des vidéos ont ainsi semé le trouble dans la communauté du stand-up français accusant plusieurs humoristes d’avoir reproduit des sketchs de stars de la scène américaine. Cela a contraint certains à s’en expliquer, deux mots revenant alors souvent : inspiration et hommage. D’autres ont même pu soutenir, pour justifier de tels emprunts, qu’il n’y avait jamais eu de réclamation de la part des auteurs.
Évidemment, l’absence d’action ne justifie en rien la reproduction non autorisée du travail d’un auteur qui peut se demander s’il peut agir et s’il y a un intérêt.
La réponse est oui, sous certaines conditions.
En droit d’auteur, les notions d’inspiration et d’hommage n’existent pas.
Soit le texte est protégé par le droit d’auteur et sa reprise illicite est une contrefaçon, soit il n’est pas protégé et alors cela devient plus délicat d’agir mais pas impossible (par exemple sur le fondement de la responsabilité civile[1]).
Contrairement aux idées reçues, le texte de l’humoriste, ses répliques, blagues, punchlines, peuvent être protégés par le droit d’auteur, à condition de pouvoir prouver sa paternité et l’originalité de sa création.
Sur la paternité, l’humoriste doit pouvoir prouver qu’il est bien l’auteur du texte copié. Cahiers d’écritures, fichiers numériques, captation audiovisuelle… La preuve est libre et il est fortement conseillé de déposer ses textes à la SACD ou la SACEM. En cas de pool d’écriture, s’assurer de pouvoir rapporter la preuve de sa contribution.
Tout n’est évidemment pas protégeable. Le stand-up étant de l’humour d’observation, il est fréquent que des thèmes communs soient abordés par les humoristes.
Ce qui est protégeable est ce qui reflète l’empreinte personnelle de l’auteur, selon le standard retenu par les tribunaux. C’est la vision personnelle de l’auteur, sa façon de traiter le thème, son approche créative, son choix des mots, la structure de ceux-ci... C’est ce qui confère son originalité au texte.
S’il y a une discipline où la personnalité de l’auteur jaillit, c’est bien au travers du stand-up qui met en lumière un ton, un humour, un trait d’esprit, une vision, ce qu’il y a de plus personnel chez l’humoriste. Peu importe que cela soit drôle ou non, ce n’est pas le mérite qui est jugé ici, même si en pratique ce qui fait rire aura plus de risque d’être repris.
Pour poursuivre un humoriste indélicat, il faudra ensuite comparer le texte avec sa reproduction : est-ce identique ? Y-a-t-il des différences ? Si oui, sont-elles mineures ? Retrouve-t-on la même structure, la mise en forme de l’idée, voire la gestuelle ?
Si la comparaison met en exergue une reprise similaire ou identique, le pilleur pourra être condamné à verser des dommages et intérêts à l’auteur copié avec interdiction d’exploiter ledit texte. Il risque également la publication du jugement et se forger une réputation dont il sera difficile de se détacher.
Les actions sont encore très timides mais les humoristes ne devraient pas hésiter à protéger leur travail, au même titre qu’un écrivain, un peintre, un photographe… d’autant qu’écrire 5 ou 10 minutes de textes peut requérir des mois voire des années de travail (cf. Drôle et le personnage de Bling qui peine à écrire son nouveau spectacle).
Les humoristes évoluent dans une sphère qui essaie de s’autoréguler et n’hésitent pas à ostraciser celui qui serait coutumier du vol de vannes. A tout le moins sur les plateaux étrangers. Cela devient toutefois délicat quand le rapport de force est inversé et que de jeunes talents encore inconnus se font piller par des humoristes bien établis.
D’où l’intérêt de faire valoir ses droits.
[1] L’humoriste Inès Reg a obtenu la condamnation pour parasitisme d’un loueur de voitures qui avait repris sans autorisation une phrase dont elle était l’auteur, pour faire la promotion de ses services : « VOUS VOULEZ DES PAILLETTES DANS VOTRE VIE » associée à la phrase « DECOUVREZ IBIZA » (TJ Paris 16 avril 2021).

